L'HUMANITE - juillet 2016

TOUR DE FRANCE 2016

(suite au passage du Tour de France au Grand Colombier)

 

Tour - 14ème étape : les oiseaux se cachent pour les laisser courir

Jean-Emmanuel Ducoin

Samedi, 16 Juillet, 2016

Le Britannique Mark Cavendish s'est imposé au sprint sur la 14e étape

Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (Ain), envoyé spécial. Lors de la quatorzième étape, entre Montélimar et Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (208,5 km), victoire au sprint du Britannique Mark Cavendish. Une journée tranquille pour le peloton. Beaucoup ont encore la tête ailleurs…

Cette fois, qui leur en tiendra rigueur ? L’ambiance est telle sur la route du Tour, que les coureurs eux-mêmes semblaient avoir la tête ailleurs lors de la quatorzième étape, samedi 16 juillet, entre Montélimar et Villars-les-Dombes Parc des Oiseaux (208,5 km). Bien sûr, il y eut les échappées du jour, quatre courageux (Elmiger, Roy, Howes, Benedetti) partis tôt après le départ, avancé d’un quart d’heure en raison d'un fort vent de face. Bien sûr, il y eut, lors du départ fictif, une minute de silence observé par tout le peloton en mémoire des victimes de la tuerie de Nice, avec, en première ligne, les porteurs des différents maillots de leader et le champion de France Arthur Vichot. Bien sûr, il y eut une course tactique des équipes de sprinters, gérant la faible avance des fuyards jusqu’à les étouffer dans les derniers kilomètres. Bien sûr, il y eut la visite du Parc des Oiseaux, plus grand centre ornithologique de France, avec ses 300 espèces de tous les continents. Bien sûr, il y eut un vainqueur, le Britannique Mark Cavendish, sa quatrième depuis le départ du Mont-Saint-Michel… Mais les intérêts de l’épreuve semblaient encore dérisoires, sans parler des polémiques des derniers jours, nées dans le chaos du Mont Ventoux. Pour le chronicoeur comme pour beaucoup de ses confrères, que tout cela paraissait loin…

Ce samedi, faute de mieux, beaucoup de commentateurs se penchèrent encore sur le cas Nairo Quintana, vingtième du contre-la-montre, vendredi, et désormais quatrième au classement général, à près de trois minutes de Chris Froome. Le Colombien, présenté à juste titre comme le principal adversaire du Britannique et tenant du titre, refusa de trop s’épancher, livrant néanmoins une analyse sommaire sur sa contre-performance dans le chrono. « Le vent soufflait fort et j'ai vraiment souffert au début », confia l’ancien meilleur jeune du Tour. Cette perte de temps conséquente de Quintana sur Froome n‘était évidemment pas une énorme surprise. Mais cette journée s’ajoutait à celles passées en première partie de Tour, où le Colombien ne parvint jamais à dominer son adversaire en montagne. Plus grave, il avait perdu du temps, sur le plat à Montpellier, dans la descente de Peyresourde et dans l’ascension escamotée du Ventoux. De quoi oublier une possible victoire finale ? « Si on ne croit pas à sa remontée, on peut fermer le camion et rentrer à la maison, il y aura des bonnes journées en fin de Tour, on attend ça », répondit son directeur sportif José Luis Arrieta. « Trois minutes au général, c’est un peu loin, mais il y a encore beaucoup de montagne », confirma Quintana en personne. Les Alpes offriront en effet quatre journées difficiles…

Mais avant cette perspective, ce dimanche, le Tour honorera le Grand Colombier, la montagne totem du département de l'Ain, situé dans la région naturelle du  Bugey, dans la 15e étape qui reliera Bourg-en-Bresse à Culoz. Le parcours de 160 kilomètres affichera un dénivelé de 4000 mètres, l'équivalent d'une belle étape de montagne, même si le point le plus haut, au sommet du Colombier, ne culminera qu’à 1501 mètres. Quatre ascensions, dont une classée en première catégorie (col du Berthiand, km 23), précèderont la montée intégrale du Grand Colombier, hors catégorie en raison de ses 12,8 kilomètres à 6,8 % de pente. La descente mènera à un premier passage à Culoz, avant un circuit qui comportera une ascension partielle de la montagne, sur un autre versant, par de spectaculaires lacets au-dessus du Rhône, avec vue sur le lac du Bourget et le Mont Blanc. Suivront 5,5 kilomètres de descente et les 8,5 derniers kilomètres sur le plat, jusqu'à la ligne installée dans la petite cité (3100 habitants).

Dans ce Colombier mythique, calvaire des cyclistes locaux, les adeptes de la «Confrérie des Fêlés du Grand Colombier» sont déjà à pied d’œuvre. Constitués depuis 1991 sur le modèle des «Cinglés du Ventoux», ils s’enquillent régulièrement l’ascension de ce sommet légendaire par ses trois faces, dans la même journée. La Confrérie compte près de mille « Fêlés ». Le chronicoeur les aime tellement que, lors du premier franchissement par le Tour de ce col, voilà quatre ans, il avait voulu y adhérer… avant de renoncer, vaincu par les pentes.

 

Tour - 15ème étape : le Colombier - notre Ventoux à nous.

Jean-Emmanuel Ducoin

Lundi, 18 Juillet, 2016

 

 Entre Bourg-en-Bresse et Culoz (160 km), le peloton a franchi la montagne mythique du Bugey, par deux de ses versants. Le Colombien Jarlinson Pantano remporte l’étape. Journée calme pour Christopher Froome…

Culoz (Ain), envoyé spécial.

 

Nous nous étonnions encore, un pied dans la joie et la bonne humeur, à la vue de cette montagne plantée en ciel si bleu. Etrangement, les corps des spectateurs, avec leurs envies estivales de houlà-hop, s’aéraient d’une bouffée d’oxygène. Leurs gorges déployées n’avaient d’autre moyen que d’exprimer leur vertige. Un précipice de clarté. Il était 16h25 quand des petits cyclistes échappés du jour, écrasés par l’apesanteur des cimes, ont franchi le sommet du Grand Colombier (HC, 12,8 km à 6,8%), 1501 mètres pour la route, 1531 mètres pour l’immense croix érigée sur la bosse sommitale. Tout en bas, les yeux à la verticale, le chroniqueur embrassa Armand, l’enfant du pays, né dans les contreforts, qui écuma toute sa jeunesse les routes du coin avec le maillot de l’Union cycliste de la vallée du Lange, le grand club régional d’Oyonnax. « Regarde, regarde bien ! Ce qu’ils voient de là-haut est si puissamment ancré dans nos mémoires que je peux te décrire tout ce qui se passe dans leurs têtes. » Depuis des années, Armand ne pédale plus. La faute à des jambes malades, qui le supportent à peine et ne l’autorisent plus aux anfractuosités des routes qui serpentent sous des boyaux. Mais il connaît chaque parcelle. Pour lui comme pour tous ici, cette montagne totem fut toujours écrasante, régulatrice des envies et des peurs enfouies en profondeur dans les souvenirs. De ce sommet situé géographiquement dans le Bugey, tout au sud du massif du Jura – « Ne jamais dire les Alpes ! » –, le point de vue à 360° y est toujours plus grandiose qu’imaginé, d’une beauté panoramique unique en son genre. En contrebas, nous apercevons le lac du Bourget, alangui, et le Rhône intranquille. Plus loin, le Jura suisse, la chaîne du Mont Blanc, des pics italiens, la Vanoise, Belledonne, et puis la Dombes et ses mille étangs, les monts du Beaujolais et du Lyonnais, le massif du Pilat. Face au soleil éclatant que les vents du nord apaisent l’été, les deux autres grands lacs alpins, Annecy et Léman, scintillent telles des prunelles. « Ici, nous touchons à la démesure du monde dans ses élévations », confesse Armand d’une voix enrouée, affaiblie par le glissement sournois d’un étai de sanglots.

 

Depuis le premier passage des Géants de la Route en 2012, le Grand Colombier, qui n’était alors qu’une « montée inédite », a acquis ses lettres de noblesse médiatique. « Nous étions fiers, car nous en avions toujours rêvé que la Grande Boucle ose l’affronter, mais nous n’en avions pas besoin pour savoir que nous sommes affectivement identifiables à cette montagne, affirme Armand. Ma première fois à vélo, je devais avoir quinze ou seize ans, par le même versant que les coureurs aujourd’hui, en venant d’Hauteville. C’était l’enfer, comme à chaque fois. L’hiver, j’y montais à pieds, les skis de fond sur le dos. On partait le soir, on couchait dans les cuchons (1), pour assister au levé du jour. Au sommet, on faisait la trace, et on chaussait les skis pour la journée, juste dérangés par les troupeaux de sangliers et de vaches. »

 

Dès le printemps, un autre rite s’imposa aux gamins et aux adultes du Bugey. Le Colombier, comme bout d’humanité magistral, devint le calvaire des cyclistes du cru, constitués depuis 1991 en « Confrérie des Fêlés du Grand Colombier », sur le modèle des « Cinglés du Ventoux » qui s’enquillent l’ascension légendaire par ses trois faces dans la même journée. L’idée germa. « Pourquoi pas nous ?, explique Armand. D’autant que le Colombier est accessible non pas par trois faces mais quatre ! Cela représente 4806 mètres de dénivellation en 138 km, soit des chiffres semblables aux 3 faces du Ventoux. » Le Colombier n’est pourtant ni plus raide, ni plus long, ni plus haut que bien d’autres cols dressés pour anéantir les plus courageux. Mais pour Armand, «il n’y a pas grand-chose de plus dur en France, et quand les coureurs ont escaladé les fameux lacets dans l’autre sens, en plein cagnard, s’attaquant à des passages à 14% dans la partie d’asphalte taillée dans la roche où l’air manque, ils ont dû comprendre leur douleur ». Et encore, les organisateurs ont joué de mansuétude. Par l’un des versants, celui s’élevant depuis Virieu-le-Petit, les pourcentages rendent fous : 19% sur près de 2 kilomètres et des passages à 22%. La légende locale raconte même qu’on y affronte des pentes à 25%, les employés de la DDE, il y a bien longtemps, ayant triché sur la topographie des lieux pour pouvoir goudronner… « C’est là que j’ai vu Soukhoroutchenkov et Morozov, sur le Tour de l’Avenir, en 1978, ils étaient à l’arrêt, leurs bécanes à la main ! Il avait fallu les pousser, les Soviets… »

 

Quand le Colombien Jarlinson Pantano, après une descente vertigineuse vers Culoz, remporta l’étape de prestige, tandis que Christopher Froome savourait déjà une journée plutôt paisible, notre Armand avait des goûts de revanche intime. Il pensa à l’aplomb de sa jeunesse, à sa pédalée perdue. Le chronicoeur, lui, retrouva les intonations d’une grand-mère enterrée si près, comme celles de la mère du cycliste professionnel le plus célèbre des alentours, Maxime Bouet, dont les cendres furent disséminées à un kilomètre du sommet, en 2009. Armand dressa le buste, jeta un œil. Et en familier de cette forcènerie insensée, déclama : « Pas touche, c’est notre Ventoux à nous ! »