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Un Rendez-vous à honorer

Il y a des expériences pour lesquelles vous vous sentez poussé pour les accomplir , sans savoir pourquoi ; envie de faire , tout simplement , sans raison  , mais fermement décidé . Et, dans ce cadre, j’y mettrais ces satanées ascensions du Grand Colombier. Combien ? Je ne sais pas. Pas envie de record, ni de challenge, mais plutôt un rendez-vous à honorer avec ce gros chat qui semble dormir que d’un œil et qui accepte à un moment donné que vous lui caressiez le poil. Il ne ronronne pas, il vous observe, amusé.

Et ce rendez-vous, c’est aujourd’hui, 21 septembre 2006, à l’aube de mes 55 ans. J’achève une saison cyclosportive soutenue avec 13 épreuves au calendrier, toutes montagnardes, et je totalise 14500 km au compteur. Il est 3 heures du matin ; les cloches de l’église d’Artemare tintent une 1ère fois  3 coups puis quelques instants après une deuxième fois. Je poinçonne ma feuille de route et, suivi  en voiture par mon ami assistant Patrice Bellomo, membre comme moi du Cyclo Bugey, j’attaque mon périple. La nuit est claire, la route est sèche, la température à 16/17 °, temps idéal en sorte.

Les 2 semaines précédentes j’ai effectué 9 sorties pour 1036 km , dont une , le 4/09 de 310 km en 10h45 , seul , et une autre de 200 le 13/09 ; Voilà pour les longs parcours , mais aussi un contre la montre ( la montée du Semnoz à Annecy ) , une course départementale à Belley , 4 sorties avec mon club et entre temps je suis devenu  «  grand maître  «  dans la confrérie des Fêlés du Colombier puisque lors de la journée concentration du 10/09 j’ai réussi avec un autre collègue de club : Régis Pillard , l’ascension des 4 faces .

C’est à tout cela que je pense lorsque je sors de cette localité. Mon capital confiance est conséquent, pour la première fois depuis plusieurs mois je porte un bonnet et suis vêtu d’un coupe-vent qui s’avèreront rapidement de trop. J’abandonne les dernières lueurs et je m’enfonce dans la nuit noire. C’est presque indisposant, une sensation d’étouffement. Soudain je suis sorti de mes songes par une fouine au beau milieu de la route qui me regarde avec ses yeux ronds, écarquillés de surprise puis presque aussitôt par un renard qui traverse la route et que j’aperçois bien dans la lueur des phares. Il y a décidément une vie nocturne à Artemare. La fouine et le renard ; La Fontaine ne pouvait pas l’écrire car à l’époque il n’y avait pas de vélo. Dans cette portion de route toute en faux plat montant les jambes tournent bien, l’allure rapide, d’ailleurs Patrice monté à ma hauteur  me demande si celle-ci ne l’est pas un peu trop ; Je lui réponds que tout va bien, je maîtrise … 5 km comme çà et déjà à la sortie de Virieu Le Petit se dressent les pentes à 12 et 14 %, 3 km que je gère avec attention car je sais qu’ensuite viendront les 19 puis les 22 %. Je garde une fréquence cardiaque le plus bas possible. Je suis légèrement encombré par mon petit déjeuner que j’ai voulu comme d’habitude (café, pain, beurre, confiture, fruits secs, jus d’orange), mais que j’avais pris seulement 2 heures plus tôt. Puis arrivent les pentes terribles. La difficulté la nuit est que, même si je connais bien celles-ci, l’appréciation de la dénivelée ne peut se faire que dans la limite de la portée des phares du véhicule qui vous suit. J’apprécie toutefois mon changement de plateau, ayant opté pour un 34 au lieu de mon 39 habituel. 27 à l’arrière, et je monte en ligne droite, tendu, mais bien moins à l’arraché. 1 km 500 dans ces pentes , suivi à nouveau d’1 km à 14 %, de  quoi faire descendre le petit déjeuner dans les talons une bonne fois pour toute.  Tout se passe malgré tout comme il faut et les 4 kms100 restants pour finir la première ascension défilent sans trop d’efforts. Même si la pente est à 10 puis 12% je garde à l’esprit qu’il faut absolument rester en dessous de ses possibilités du moment. Gérer, gérer. 1h25 pour arriver au sommet, je m’estime satisfait. Je me suis fixé une moyenne d’une heure trente pour monter et 30 minutes pour descendre et repartir.

Arrivé en haut Patrice enfourne le vélo dans le coffre de la voiture pendant que je me couvre d’une veste chaude et applique une couverture sur mes jambes. Durant cette descente et toutes les autres je m’efforce de me relaxer, je me réalimente (selon les envies : barres énergétiques, pâtes de fruits, fruits secs, bananes, gâteau de riz, cuisses de poulet). Je bois de l’eau au-delà de mes envies et surtout je parle avec Patrice ; Ca me détend, me fais penser un peu à autre chose, en bref je décompresse. Puis sur les 2 ou 3 derniers km de la descente je me concentre à nouveau sur la prochaine montée. Mais toujours sur une seule : la suivante. Justement, ayant décidé d’effectuer à suivre le même versant, je me retrouve à nouveau à Artemare. Cette fois il est 5 heures. La bourgade est toujours aussi paisible. Toutefois, peu avant Munet, je croise un premier véhicule puis un second à Assin. Les conducteurs ne doivent vraiment pas comprendre ce qui se passe ; un cycliste qui ouvre la voie à un automobiliste…Je me sens bien dans ce matin, plus froid que 2 heures plus tôt, les pentes raides se négocient sans souci. Le petit déjeuner est désormais bien loin, et puis je me dis que je n’aurai pas à y revenir de la journée. Avec recul je me rends compte que c’est la bonne solution d’effectuer les ascensions deux par deux, par ordre décroissant de difficultés. Arrivé en haut peu avant 7 heures quel spectacle : un lever de soleil sur le Mont Blanc ; un rideau de scène rouge tendu  derrière le point culminant de l’Europe ; trop beau. Néanmoins, pas le temps de rêver et nous rejoignons Anglefort.

Il fait désormais grand jour. Je me méfie des 9 premiers km qui sans répit déroulent leurs pentes à 10% de moyenne. S’ensuivent 4 km à 14% qu’il me conviendra de négocier 4 fois (2 côté Anglefort, 2 côté Culoz), mais là s’arrête ma pensée. Nous avions dis montée par montée. Je suis au sommet en 1h25 mn.

Ensuite je pars de Culoz à 10h35, soit 25 mn d’avance sur mon tableau de marche, mais surtout j’ai le sentiment de ne pas avoir donné ce que j’appelle un coup de pédale. Toujours resté en dedans, les jambes souples. J’apprécie mon choix de développement : 34x27, 25, 23, 21, 19, 17, 15, 14, 13, pas le loisir de mettre le 53, même si sur 1 km, avant d’attaquer  les 4 derniers km il est tentant de le faire. Je privilégie la récupération et l’assouplissement. Les 18 km d’ascension effectués en 1h40 mn me font présager une sixième montée plus compliquée. Mais avant cela il convient de signaler que ce côté est toujours dangereux à descendre ; Pour preuve cet énorme rocher décroché de la montagne et échoué sur le milieu de la chaussée. Patrice se charge d’en sécuriser l’abord et alerte la gendarmerie puis la D.D.E qui feront le nécessaire rapidement.

J’avais bien raison de m’inquiéter de la 6eme montée ; Pour la première fois de la journée, dans les esses au dessus de Culoz, les jambes se durcissent, ma fréquence de pédalage diminue. Il est midi, il fait chaud, la rampe se dresse devant moi comme un cobra et je me dis que tout à l’heure il y aura en 2eme partie les fameux 4 km à 14%. Pour l’instant j’essaie de ne pas céder à la panique. Je me réconforte comme je peux, pense que j’en suis à ma 2eme ascension sur ce côté ci et que je n’aurai donc plus à y revenir, que c’est aussi ma sixième montée, que les suivantes seront théoriquement moins dures, côté Lochieu.  Pour l’heure je sers les dents, peut-être un mauvais moment, me dis que j’ai l’entraînement pour, que mon alimentation sur les 3 jours précédents a été pensée en conséquence ; D’ailleurs je me rends compte qu’en ce moment mon organisme puise dans ses réserves emmagasinées. Fini la pédalée plutôt aérienne, maintenant c’est une véritable partie de bras de fer avec la montagne, pied à pied. Je ne suis pas encore épuisé mais entamé. Et puis dans cet effort intense une voiture me double ; C’est Régis, vous savez Régis Pillard mon jumeau grand maître qui m’avait promis de venir après son travail pédaler avec moi. Le temps qu’il se prépare j’effectue une dernière fois ces fameux 4 kms à 14%, un peu plus à l’aise que dans la ½ heure précédente, j’ai retrouvé un regain de fraîcheur et termine en 1 heure et 50 mn. Il est 14h40. Le temps d’aborder sereinement la 7ème montée côté Lochieu.

A Champagne en Valromey je rejoins Régis qui m’attendait. 19,2 km à effectuer du côté que je connais le moins. Je n’est pas mes repères aussi je le crains. J’avais vu 10 jours auparavant,  lors de la concentration des Fêlés, mon compagnon de route essuyer une sévère défaillance. Même si sur papier le pourcentage moyen est le plus faible (ou le moins fort) :6,75%, il n’empêche qu’après 100 km de montée rien n’est plus pareil. Dans ma tête c’est un compte à rebours qui commence ; 19,2 km moins les 7 que je viens de parcourir jusqu’à Lochieu il me reste 12,2kms, moins pour sûr 4,1kms après le croisement de la route qui nous viens de Virieu le Petit c’est donc 8,1kms qu’il me faut gérer. Et cela commence par maintenant dans cette portion à 14%. Mais combien de temps dure t’elle ? Je ne sais trop. Par la suite j’ai su qu’elle faisait 3kms. Pour l’heure je souffre terriblement. J’ai mal aux jambes ; Elles semblent me trahir, crampes, pas crampes, je ne sais pas. Le souffle est très court mais c’est mon seul salut. J’expire au maximum pour mieux remplir mes poumons ensuite. Je ne regarde plus devant moi, le regard figé sur ma roue avant, tout le poids de mon corps sur les pédales, je vais chercher au plus profond de moi les glycogènes restants. C’est dans ces moments là, extrêmes, que je comprends que nous ne sommes pas tous égaux devant l’endurance de la douleur et la volonté d’entreprendre des choses qui dépassent l’entendement. Mais de là à savoir pourquoi ? Mystère. Toujours est-il que je les aime ces instants. J’ai l’impression de découvrir une partie de moi que je ne connais pas. Il n’est pas trop tard ! Soudain alors que je n’y croyais pas le replat salvateur arrive ; Régis et Patrice ont bien vu ma défaillance, pudiquement ils n’osent à peine me dire quelques mots d’encouragement,nos femmes respectives, venues elles aussi en milieu d’après -midi  nous rejoindre se veulent supportrices inconditionnelles et ne comprennent pas que je suis pratiquement d’en bas jusqu’en haut en « danseuse ». Et oui c’est comme ça ; je me sens plus à l’aise. Quelque fois bien sûr je me rassois mais jamais très longtemps. Je profite au maximum de cette déclivité pour m’hydrater, tourner les jambes plus rapidement puis l’un après l’autre déchausser mes pieds de leurs cales afin d’augmenter la circulation du sang sous ceux-ci. Car déjà se profile la deuxième partie dure de cette face avec ses 2kms à 14%. Je rassemble toute mon énergie pour en venir à bout, mais là encore je puise au plus profond. Les 4 derniers kilomètres sont une souffrance, la dernière rampe de 500 mètres à 12% me paraît interminable car de plus un vent contraire se manifeste m’obligeant à fournir des efforts supplémentaires. Je quelques instants avant de reprendre mes esprits. Des spectateurs médusés d’apprendre que j’en termine avec ma 7ème ascension me félicitent, m’encouragent, ne semblent rien comprendre à l’instant. Puis très vite je m’engouffre dans la voiture. Je pense, sans le connaître, à Daniel Raynaud de Culoz qui comme moi, un jour de l’année 2000, en était là, en haut de ses 7 montées infernales et qui se posait peut-être la question ? La huitième, pas la huitième ? Quand à moi  je ne me posais pas celle-ci, c’était écrit : j’en ferai huit. Ma décision venait d’être prise.

En redescendant pour une ultime tentative je n’arrivais plus à boire avec envie, j’avais même plutôt un dégoût. Je me force à manger une barre ou deux, je fais le vide dans ma tête, ne me mets pas de pression supplémentaire. Il est 17h35 et me rappelle que çà n’est pas un contre la montre, il n’y a pas de pendule, que seul le nombre d’ascensions compte. Alors c’est plutôt décontracté que je repars pour cet ultime effort. J’insiste auprès de Régis pour qu’il parte devant. Tout compte fait, et avec toute l’amitié que je lui confère, je préfère être seul face à mon épopée. Curieusement je commence à en savourer les joies que cela me procure. Tout comme l’ascension précédente je suis surpris d’arriver aussi vite dans la première partie dure. Bizarrement celle-ci s’effectue plutôt bien, j’ai retrouvé mon propre rythme en ralentissant quand il convient, accélérant parfois. Je suis redevenu maître de mon destin. J’ai retrouvé le sourire, j’échange à nouveau quelques mots avec Patrice qui aura eu un rôle très important dans cette aventure. La deuxième partie difficile est franchie comme la première, c'est-à-dire sans encombre, et je savoure les 4 derniers kilomètres, terminant la dernière ligne droite dans un concert de klaxons, m’offrant en prime un sprint final digne de l’arrivée d’une étape du tour de France. Néanmoins je compris rapidement que cet excès de velléité n’est pas à renouveler, le cœur n’appréciant que moyennement, ou alors juste pour le fun.

Le cœur justement, parlons en ; Pour tous ceux qui comme moi un jour de février 2004 ont vu ou verrons l’infarctus les stopper net dans l’avancement de leur vie sauront que tout n’est pas fini, que la vie continue avec en prime la satisfaction de pouvoir apprécier des moments d’exception. Alors j’espère que récit vous encouragera pour effectuer une bonne préparation et retrouver l’envie.

138 km d’ascension, 9612 mètres de dénivellation, 12h40 de montée pure dans un temps total  (avec descente) de 16h15mn.

Bien sûr le fait de rouler de nuit n’entre pas dans le cadre du règlement actuel pour une homologation officielle par la Confrérie du Colombier mais j’accepte avec grand plaisir de la part de son Président, Michel Pélissier, le titre de «  super fêlé ». Peut-être effectivement Mr. Le Président pourriez vous évoluer vers un assouplissement de celui-ci ; Pourquoi pas « Les 24 heures du Colombier », à l’instar des » 24 heures du Ventoux ». Il y aura toujours plus fêlé que soi et je pense qu’alors un record de 11 voire 12 ascensions est possible.

En tout état de cause votre site Internet  m’a donné envie et j’espère que  modestement j’ai pu redonner courage, volonté et espoir à tous ceux qui comme moi sont tombés un jour  en panne de cœur…

Jean Claude DERRE - Septembre 2006