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 Ainsi parlait le Colombier

 

Le crépuscule attend et conserve avec lui

Les obscures régions du monde de la nuit.

La silhouette sombre des cimes du levant

Ne ressort pas encore sur le noir firmament.

Soudain le bleu foncé commence à s’éclaircir,

La ligne circulaire à mieux se définir.

Une douce lueur vient blanchir le lointain,

L’aube lente et craintive annonce le matin.

Elle ne s’attarde pas, elle fait place à  l’aurore,

D’une clarté dorée l’horizon se colore.

Les Alpes argentées s’illuminent de  rose.

Le soleil vient de poindre et ses rayons explosent.

Du sommet du Mont-Blanc, à gauche du versant,

Il embrase le monde de ses rayons naissants,

De ses flèches piquantes il ranime mes crêtes,

Et réchauffe le dos de ma ligne de faîte.

                      

Je suis le Colombier, c’est l’heure où je m’éveille,

Le monde autour de moi étale ses merveilles.

Chaque jour je contemple avec admiration

Cette vaste étendue de notre création.

Mon regard ébloui tout entier le dévore,

Je ne me lasse pas de le revoir encore.

Au long du jour j’observe cette portion de terre,

Je scrute le décor, j’en dresse l’inventaire.

Au levant le Clergeon et, à portée de main,

Le Mont blanc imposant dans son décor alpin.

Au midi la Savoie, Belledonne et la Vanoise

L’Epine et la Chartreuse en terre dauphinoise,

Plus au loin le Vercors, le Forez au couchant,

Au nord les Monts Jura, dont je suis descendant. 

Planté en sentinelle, mon noble promontoire

Est l’éternel gardien de tout ce territoire.

                       

Toute ma partie nord prend racine au bas

De la très encaissée cluse de Nantua.

Un massif montagneux s’élève au-dessus d’elle

Puis descend vers le sud en bandes parallèles.

Je culmine à la fin du chaînon oriental,

Et mon parcours s’arrête d’une façon brutale :

Une falaise à pic  au-dessus de Culoz,

Le bassin de Belley un peu plus loin repose.

A mes pieds se déploie le milieu naturel

Des marais de Lavours où la nature est belle.

A l’est, dans la vallée industrialisée,

Le Rhône se morfond hyper canalisé.

A l’ouest, encadré par des monts apaisants,

Le Valromey affiche un rythme reposant.

                         

Mes pentes sont vêtues tout d’abord de feuillus,

Le fayard et le chêne en sont les plus connus;

Plus haut sont installés les très beaux peuplements

Des grands épicéas, des sapins élégants.

Ensuite le manteau peu à peu se dégage

C’est le domaine ouvert des verdoyants alpages,

Et enfin le sommet et ses croupes herbeuses,

Ses crêtes ondulées, râpées et caillouteuses.

Vu mes escarpements et mon sol rocailleux,

Je n’ai jamais été un domaine de jeux,

Je n’ai donc pas souffert d’être défiguré

Par l’installation d’artifices assurés

De finir dans la rouille et inutilisés,

Ou par les nuisances d’engins motorisés.

Ainsi je ne suis pas un site touristique,

J’ai toujours conservé un naturel rustique.

                       

Cela dit, je possède quelques trésors cachés,

Vous êtes invités, venez les dénicher.

Il suffit d’arpenter les multiples sentiers,

Ou de suivre en sous-bois les chemins forestiers.

Randonneurs qui venez fortifier votre esprit,

Purifier vos âmes et chasser vos soucis,

N’avancez pas les yeux rivés sur vos chaussures,

Observez et buvez  la paix de ma nature.

Au seuil de la forêt, si vous êtes discrets,

Vous sentirez dans l’air le bruissement secret

Des espèces sauvages, habitants de ces bois :

La biche solitaire, le placide chamois,

Le fragile chevreuil, surpris et bondissant,

En lisière de forêt, le lynx à l’œil perçant.

Vous entendrez aussi les jolis chants d’oiseaux

Des espèces nicheuses ou autres passereaux :

L’alouette lulu ou le merle à plastron,

Le martinet alpin perché au creux d’un tronc,

Le sourd roucoulement d’un lointain grand tétras,

Et les croassements de lugubres choucas.

Mes prairies et mes combes sont riches en couleurs

Vous y admirerez toutes sortes de fleurs :

Début juin, les narcisses à fleurs radiantes,

La gentiane jaune, les jonquilles brillantes.

Le calme de ces lieux bercera votre cœur,

Le vent vous grisera  de sa douce fraîcheur,

Votre âme grandira dans cette vie sauvage,

Vous trouverez la paix dans mes beaux paysages.

                          

La haute croix de fer plantée sur mon sommet

Constitue la fierté des gens du Valromey.

De partout on la voit, c’est un point de repère,

Un guide rassurant, un appui tutélaire.

Elevée sur  mon dôme, elle a pris son essor,

Elle est parfaitement intégrée au décor.

Son symbole contribue à me sacraliser,

Par elle je deviens la montagne sacrée.

Entre le ciel et moi ce calvaire sublime

Spirituellement crée un rapport intime.

Elle regarde le ciel comme à l’élévation,

Boussole religieuse pour la population.

Elle agit en réseau avec tous les clochers

Des villages d’en bas qui, sur elle sont branchés.

Une pensée mystique lie ces communautés

Tout au long de leurs vies et pour l’éternité.

Elle veille sur les gens et sur leurs destinées,

Dans tous les cimetières du plateau incliné,

Les tombes silencieuses reposent résignées

Et regardent sans fin  la croix du Colombier.

Visible point de mire dans toute la région,

Elle mériterait bien des illuminations.

Ainsi, pour célébrer certains événements,

Elle luirait dans le ciel par son rayonnement,

Rassemblant sur son front les regards éblouis

De promeneurs heureux au milieu de la nuit.

                          

Pendant plus de cinq siècles, dans ma forêt sauvage,

J’ai logé sur mon sol un célèbre ermitage.

Quelques chartreux cherchaient un endroit écarté

Pour y mener au mieux leur vie d’austérités.

Ils se sont installés dans le vallon  d’Arvières,

Là,  ils étaient sereins pour dire leurs prières.

Leurs chants continuels résonnaient en écho,

Et rythmaient la mesure de la vie du plateau.

Le travail collectif des moines pleins d’ardeur

A bien contribué à la mise en valeur

Des terres agricoles de tout le voisinage.

Ils ont débroussaillé de vastes pâturages,

Labouré des prairies pour l’avoine dorée,

Ils ont bâti des granges pour stocker les denrées,

Ils ont canalisé quelques petits ruisseaux

Afin d’y installer plusieurs moulins à eau.

Ils ont planté la vigne, aménagé des clos.

Ce développement s’est fait ex nihilo.

Mais la communauté a soudain disparu,

L’abbaye s’est vidée, les voutes se sont tues.

Les révolutionnaires ont tout vandalisé,

L’immense monastère fut carrément rasé.

Aujourd’hui on ne voit qu’une butte empierrée,

Les restes d’une ruine, vestiges enterrés.

Mais quand sonnent Matines, la nuit au fond des bois,

On entend psalmodier quelques lointaines voix,

Les sapins se souviennent, silence religieux, 

Un esprit cartusien souffle encore dans ces lieux.

                               

Au passage du col ici sur mes hauteurs,

Autrefois  je n’avais que peu de visiteurs.

J’étais un objectif de sortie familiale,

Aller au Colombier, c’est une idée géniale !

Par beau temps le dimanche on montait en voiture

Passer l’après-midi,  prendre un bon bol d’air pur.

Bien installé sur l’herbe, on faisait un pique nique,

On s’extasiait devant la vue panoramique.

Aujourd’hui quand on parle du Grand Colombier,

C’est le mot de cyclisme qui y est associé.

Soudainement j’ai pris une grande importance

Juste après le passage du fameux Tour de France.

J’ai acquis sans délai mes galons médiatiques,

Et je suis devenu un des grands cols mythiques !

Grâce à l’effet magique de la télévision

Le monde entier a pu découvrir la région,

Et trois milliards de gens dans deux cent un pays

Ont vu et admiré mes lacets envahis !

Par le biais du vélo je suis mis à l’honneur,

On monte sur mes pentes prendre de la hauteur.

Un fan-club s’est formé, c’est une confrérie

De cyclistes "fêlés "qui ont fait le pari

De grimper au sommet pour ensuite enchaîner

Deux, trois ou quatre faces dans la même journée.

Quand je les vois ainsi escalader mes flancs,

S’élancer vers le haut d’un aussi bel élan,

Je suis fier de fournir un terrain favorable

A ces hauts faits sportifs, ces exploits admirables.

Ascètes de l’effort, ces grimpeurs silencieux

Découvrent sur mes pentes le bien le plus précieux.                                                                                                                                                                                                                                                                                            En forçant leur courage je fortifie leurs âmes,

Je les tire vers le haut et avive leur flamme,

A leur force intérieure je donne une expansion,

Et  je les prédispose aux grandes actions.

                          

Depuis les origines, le puissant créateur

M’a donné en ces lieux un souffle inspirateur.

Ainsi il a placé toute cette région,

Sous l’œil attentionné de ma protection.

Pour tous les gens d’ici, je suis la référence

Pour un cadre de vie de toute l’existence.

Mes crêtes arrondies et leurs bosses herbeuses,

Mes pentes régulières aux forêts ombrageuses,

Les strates et les plis du bel anticlinal

Au-dessus de Culoz côté méridional

Sont imprimés au fond de la mémoire des gens,

Comme un album d’images gravées en fond d’écran.

Mon massif constitue la racine aérienne

Qui unit le décor à leur vie quotidienne.

Quel que soit le moment au cours d’une journée,

Qu’il soit délibéré ou non intentionné,

Un coup d’œil machinal vient effleurer mon front,

Je me trouve toujours dans un champ de vision.

Un regard se dirige sur ma crête élevée,

Sur ma ligne de faîte, mille fois observée,

Je suis là, je suis vu et on est rassuré.

Les bugistes de souche sont des gens montagnards,

Tout comme leurs voisins, les vaillants savoyards.

Les montagnes d’ici, ils en sont imprégnés,

A elles ils sont liés d’une vraie amitié.

Entourés d’aléas et d’insécurités,

Ils aiment le symbole de leurs solidités,

Assaillis de propos de gens sans foi ni loi,

Ils se tournent vers moi et regardent ma croix.

                       

Une ombre vespérale couvre le Valromey

Et du col de la Lèbe refroidit le sommet.

Au couchant l’horizon d’orange se colore,

Puis un rouge de feu enflamme le décor.

Les monts du Lyonnais sur ce fond lumineux

Détachent leurs profils obscurs et caverneux.

L’astre du jour descend sur leur ligne de crêtes,

Les vallées s’assombrissent et deviennent secrètes.

La région s’obscurcit, le soleil a passé,

Sur le versant caché il vient de s’éclipser.

Voici le crépuscule, et le jour qui s’enfuit

Enclenche le rouage du monde de la nuit.

De son regard cendré, la lune descendante

Surveille le système de l’horloge géante.

Elle arpente immobile son long chemin de ronde,

Je lui fais un clin d’œil, après quelques secondes

Elle m’envoie un signe de reconnaissance,

Elle et moi, à cette heure, sommes de connivence.

Loin de la pollution lumineuse des villes,

Je contemple là-haut, dans la voûte tranquille,

Des myriades d’étoiles brillantes et agitées,

Mouvement infini, vivante éternité.

Sur les terres d’en bas, noires et ténébreuses,

Les villages respirent en grappes lumineuses.

Les humains apaisés dans un monde sans bruit

Au pied du Colombier passent une bonne nuit.

 

 

Prosopopée de Henri Dupraz, Bugiste et Fêlé du Colombier