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Quand Gilles Cavagnoud...

Récit publié sur le site du Cyclo Club de Rumilly.

 

Quand Gilles Cavagnoud,  63  ans, passionné de cyclotourisme et de VTT, raconte son Défi Bugiste, il ne sous-estime  pas les efforts physiques qu’un tel challenge demande mais il évoque surtout le mental, la force psychologique dont il faut faire preuve pour parvenir  à annihiler les souffrances, les douleurs qui  immanquablement se feront sentir au cours du périple. Par ailleurs, il ne tarit pas d’éloges sur ce rapport privilégié qu’il entretient avec la nature à certains moments de la journée et les heures de selle lui laissent largement le temps de profiter de son environnement puisque le Défi Bugiste, c’est  206 kilomètres et 7050 mètres de dénivelé à parcourir en une seule journée.

En effet, cette randonnée, homologuée par la confrérie du Grand Colombier, consiste à grimper les quatre faces du Grand Colombier et les deux faces du col de la Biche en respectant un itinéraire qui passe par différents pointages dans les bourgs des vallées environnantes : Culoz, Champagne en Valromey, Anglefort et Artemare.

 

Voilà son récit.

« En premier lieu, il faut choisir un « camp de base », c’est-à-dire un endroit où laisser le véhicule où on se ravitaillera, on se reposera. Moi, j’ai choisi La Sapette, un coin plat, ombragé, à environ quatre kilomètres du sommet du Colombier côté Culoz.

A 2H30 du matin, j’enfourche mon vélo équipé de deux lumières et je descends jusqu’à Culoz. C’est le premier moment fort. Dans un tel lieu, la nuit appartient plus aux bêtes des bois qu’aux humains sur un vélo ! J’avoue que je n’en mène pas large. En dehors du petit halo de ma lumière qui tressaute au gré des bosses et des creux de la route, c’est le noir complet. J’ai eu l’idée d’accrocher un grelot à mon vélo, histoire de m’annoncer quelque peu et d’éviter autant que possible une irruption devant mes roues d’un hôte de ces bois. Et pour finir de conjurer la peur, je me mets à siffler, à chanter… Ouf ! J’entre sans encombre dans Culoz, je pointe à l’aide de la pince d’orientation prévue à cet effet, je fais illico demi-tour et j’attaque la première montée.

Il fait bien sûr encore nuit. Petit à petit, en m’élevant dans les lacets de la route, je laisse les lumières de la ville et je retrouve l’obscurité. Le silence est total. L’air transporte les parfums des fleurs, des plantes et je hume  ces effluves avec cette sensation de « seul au monde ». Je me concentre sur mon rythme cardiaque avec la constante préoccupation de me ménager, de me limiter. Il faut toujours se dire qu’on va trop vite ! J’atteins bientôt La Sapette ; je grignote ;  je change de tenue ; je remonte en selle ; je rallie le col ; je bascule en direction de Lochieu, puis Champagne en Valromey où je pointe de nouveau et j’attaque le col de La Biche côté Valromey.

Le jour s’est levé. La journée s’annonce belle et … chaude. Je franchis le col de La Biche après avoir passé des portions à 13%. Le plateau de Sur Lyand m’offre un panorama exceptionnel sur la chaîne des Alpes. Avec mon vélo, nous nous frayons un passage entre les vaches qui ont investi la route et je dévale la pente côté Seyssel jusqu’à ce qu’une mauvaise surprise m’oblige à une extrême vigilance : la route est gravillonnée depuis peu sur les cinq derniers kilomètres…

Une fois dans la plaine, je file à Anglefort et après le pointage de rigueur, j’entame une nouvelle montée du Grand Colombier. Le soleil commence à chauffer dans les pentes exposées plein Est. Plus que jamais, il faut écouter son corps, il faut gérer l’effort, il faut trouver le réconfort dans une bonne odeur qui arrive aux narines, dans la vue d’une fleur sur le bas côté, dans une pensée qui occupe l’esprit et bientôt La Sapette est en vue. J’ai alors à mon actif 3600 mètres de dénivelé. Je prends le temps d’un ravitaillement consistant. Je me hisse au sommet du Grand Colombier pour la seconde fois et je plonge par Virieu sur Artemare où je pointe.

La face à venir est une véritable barrière psychologique : monter le Grand Colombier par Virieu le Petit, c’est se trouver à un moment devant un véritable mur – une portion à 19 voire 21 % – qui nécessite la plupart du temps de mettre pieds à terre. Je me sens suffisamment bien pour une tentative sur le vélo. Je slalome de gauche à droite de la route et ceci jusqu’à ce que la pente s’adoucisse à 14% ! Le sommet s’annonce ; le panneau du col est sous mes yeux : Grand Colombier numéro 3 ! 4800 mètres de dénivelé cumulés.

Je bascule jusqu’à La Sapette. Je mange ; je bois ; je me mets à l’aise ; je m’offre une sieste d’une heure ; je change de vêtements ; je repars ; il est 13h30.

La descente vers Culoz prolonge quelque peu le répit mais la route jusqu’à Gignez est pénible. La chaleur se fait sentir, la fatigue aussi et la perspective de grimper les premiers kilomètres du col de La Biche dans les gravillons m’entame le moral. Pourtant, il ne s’agit pas de se laisser aller au découragement. C’est là qu’il faut puiser dans les ressources mentales. Ce col, côté Seyssel, est une vraie difficulté. Je l’atteins cependant et pour le Col de La Biche, le contrat est rempli ! 5900 mètres de dénivelé à mon compteur.

De l’autre côté, à Champagne en Valromey, je pointe, je fais demi-tour et je m’élance … lentement ! à l’assaut de la dernière montée du Grand Colombier. A Lochieu, il est 17 heures et le bassin du village est bien tentant. J’y fais une halte bienfaitrice. J’y plonge mes pieds en feu de longues minutes. Je m’asperge, je m’éclabousse, je me détends … mais bientôt la réalité me rattrape ! Là-haut, à 1500 mètres d’altitude, m’attend pour … la quatrième fois le Col du Grand Colombier.

Dans le jargon du cycliste, on dit qu’on met tout à gauche : petit plateau, grand pignon et on pédale ; je pédale ; je pédale  encore ; je pédale toujours. Le but est proche mais le corps est las. Les muscles font mal. Il faut se dire que ça va se faire mais il n’est pas possible d’arrêter de pédaler. Dans le ruisseau d’Arvières, j’ai laissé lors de mon premier passage une boisson et un fruit. La vision de ce réconfort me porte. Une boisson fraîche et un fruit ! Quoi de plus ordinaire dans un contexte normal ! Quoi de plus exceptionnel dans ce moment-là ! Le bonheur est dans ce simple soda et ce banal fruit qui prennent alors une valeur inestimable !

A quelques kilomètres de l’ultime but, j’aperçois la croix sommitale. C’est le signe d’une délivrance future. La fatigue physique est maintenant vraiment là. Le  compteur de mon vélo affiche 7 ou 8 km/H. j’avance malgré tout et bientôt, mon regard peut embrasser une  vue dégagée sur la vallée du Rhône. J’ai franchi pour la quatrième fois de la journée le col du Grand Colombier ! Au total :  7050 mètres de dénivelé.

C’est fini ! Le bonheur me submerge. Avec des larmes plein les yeux, je fais la courte descente jusqu’à mon véhicule. Je vérifie les scores de la journée : 206 kilomètres, 7050 mètres de dénivelé positif, 13 heures depuis le départ, 4 grimpées du Grand Colombier et 2 ascensions du col de la Biche. J’ai réussi mon Défi Bugiste ! »

 

Gilles Cavagnoud a relevé ce défi le 28 juin 2016. C’est la seconde fois. Il s’était déjà lancé dans cette aventure le 20 mai 2011. Il dit l’avoir mieux vécue avec … cinq ans de plus. Sans aucun doute a-t-il aussi avancé sur le chemin de la connaissance de soi.

Entre temps, en mai 2015, après une mauvaise chute en vélo, il a été contraint de passer par une opération de la hanche avec mise en place d’une prothèse. Trois mois après, il essayait d’enchaîner les quatre faces du Grand Colombier … avec succès.