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Nocturne au Grand Colombier.

 

Je n’ai jamais été un grand amateur de l’heure d’hiver et je dois concéder qu’elle me le rend bien.

Tout commence avec ce défi d’incorporer la grande famille des Fêlés du Colombier en qualité de Grand Maître (sinon rien). A mon humble connaissance, il n’existe pas d’autre col disponible sous quatre formes différentes, excepté le Ballon d’Alsace qui offre, lui aussi, quatre variantes (et pas simplement un ersatz de route qui diffère) pour accéder au sommet… mais l’altitude, la longueur, le dénivelé et le pourcentage ne peuvent supporter la comparaison avec ce géant d’Ain.

Le temps passe et l’automne est déjà bien entamé quand la météo nous offre une première semaine de Novembre en tout point superbe. Je suis décidé : je vais attaquer le monstre sous ses quatre flancs dès potron-minet. Bémol, puisque au matin du lendemain de la Toussaint, c’est dans une dense purée de pois (pas le maillot, hein?) que je démarre. Mais il faut croire que les Dieux sont avec moi, puisque à Anglefort, le soleil fait une timide apparition alors qu’il illumine déjà, de pâles rayons automnaux, la montagne que je vais devoir défier sous toutes ses coutures.

J’ai décidé d’enfourcher ma machine ici parce que, d’une part, je viens de Seyssel et qu’il me répugne à utiliser plus que de mesure un mode de transport polluant, bruyant et potentiellement dangereux (une demi tonne même lancée à 60 km/h est un projectile tout autre qu’un cadre carbone de cinq kilos maxi) et que, tout bien réfléchi, je vais m’attaquer au défi en alternant une face est - une face ouest, en commençant par la mythique depuis Culoz, enchaînant par la plus dure directissime et gardant le plus facile pour la fin.

J’ai lu ici même qu’on recommandait de déposer sa voiture au sommet afin de « motiver les troupes ». C’est pourtant prendre de gros risques et je ne pense pas forcément à une panne de jambes mais plutôt à un souci technique (la chaîne qui se brise par exemple).

Me voilà parti gants aux doigts et coupe-vent qui n’est pas de trop mais sacrément efficace contre le froid (pour la pluie c’est plié, son grand âge -un quinquennat- a réduit ses propriétés, mais à 25 euros il ne faut pas s‘attendre à des miracles)  pour rejoindre Culoz, point de départ de ma première face.

Là, je suis en terrain connu. Ce sera ma cinquième montée et la seconde pour 2016. Placée en avant dernière position le troisième jour d’une trilogie qui m’a fait enchaîner Glières, Aravis, Saisies, Roselend, Notre Dame du Pré (jour 1), Madeleine, Glandon, Chamrousse (jour 2) et traversée de la Chartreuse, Mont du Chat, Colombier et Biche (jour 3), je n’étais pas en mesure de caresser mon meilleur temps.

Ce matin, il est question de mettre la barre un poil plus haut qu’en 2015 où j’avais amélioré mon score de… dix malheureuses secondes par rapport à ma première tentative. Et d’emblée, je sens bien que ça ne va pas aller. Cette première partie (jusqu’au fabuleux enchaînement de virages de la falaise) dont ma mémoire me soufflait que c’était du gâteau, hé bien plutôt un cake mal cuit alors! Bref, il faut croire que je me suis refait la cerise dans la seconde partie car je pulvérise mon temps de plus de 2 minutes. Je bascule sans même m’arrêter, juste pour vérifier que le refuge est désert (on est le 2 Novembre, faut quand même pas pousser!) et enfiler mon coupe vent. Il ne fait pas excessivement froid mais le soleil jouera avec les brumes une belle partie de cache-cache qui n’est pas toujours à mon avantage pendant toute la journée et, malgré la proximité des fêtes de Noël, on parvient encore à suer comme vache qui pisse… et ce n’est pas fini!

J’ai pris soin de suivre les directives du comité des Fêlés : ne surtout pas descendre par Virieu le Petit. En conséquence, je rejoins Artemare via Lochieu mais je laisse la voie normale pour tenter la directissime, soit 3km de plat afin de tourner les jambes et récupérer un peu de chaleur et, accessoirement, gagner Talissieu (nous sommes dans le pays des noms de  bleds se terminant par -ieu, il y a de quoi se perdre).

J’avais pas mal potassé le tracé mais j’ai quand même réussi à manquer un coup. Bon, la grimpée le long de l’église, ça va, le chemin (oui, le goudron a disparu à des endroits et quiconque a déjà grimpé une pente soutenue avec des gravillons comprendra parfaitement que se mettre en danseuse dans ces conditions…), le chemin coupant la route, toujours pas de problème. C’est à Ouche que, trop impatient, j’attaque une rue à droite un poil trop tôt. Très vite c’est un mur qui dépasse mes espérances, mais sur pas plus de 150m, ensuite la route vire à droite, dessert une maison et continue bien à plat d’une part, et dans la mauvaise direction de surcroît. Demi tour. Je réajuste mentalement mon chrono (allez, disons 3 minutes pour 400m). La bonne route démarre juste un peu plus loin, en forme de patte d’oie et ne propose pas la verticalité de mon erreur. Je respire. Alors ce n’est que ça, la directissime?

Je fais le plein du bidon à Virieu sans manquer cette fois de bien virer à droite en son temps. Et là, mes aïeux! Ce ne sont plus des gravillons mais les feuilles que cet automne digne d’un été indien n’ont toutefois pas permis de rester bien scotchées à leurs ramures, un tapis de feuilles bien colorées donc qui font patiner ma roue arrière. Il faut se résigner et avancer le cul sur la selle. Mes reins vont en prendre un coup, d’autant que je connais la suite pour l’avoir déjà pratiqué par pure curiosité.

Je m’étais juré de ne point y revenir, arguant du fait qu’il faut le faire au moins une fois dans sa vie, mais qu’il n’y a là aucun intérêt à la grimper puisque n’imaginez même pas pouvoir vous exprimer, que ce soit  façon Froome à la moulinette ou aux déhanchements Contadoriens ou Virenquais. Non, ici, il faut simplement passer. Peu importe le style. Quand certains pros mettent pied à terre, il n’y a plus aucune élégance qui entre en jeu. Venir à bout d’un mur vertical qui se redresse encore (là, je cite, mais pas moyen de retrouver le nom de l’écrivain de montagne qui a pondu cet aphorisme délectable). Je rejoins quand même la route qui va, d’une minute à l’autre, m’en faire voir de toutes les couleurs. Hé bien, je ne sais pas si c’est le fait de le re-faire, mais ce passage flirtant avec les 20% ne m’a pas du tout horrifié comme il y a deux ans. Je ne vais pas prétendre que c’est du gâteau aux pommes et que je grimpais les mains dans les poches en sifflotant un air à mode, mais j’avoue, oui je l’avoue!, je n’ai pas souffert ni craché mes poumons, juste une rivière de transpiration qui maculait mes lunettes (prévoir de bien les nettoyer au sommet, car, aux dires de Cédric Vasseur, perché sur la moto de France Télévision dans le dernier Tour de France - pour son grand malheur, Aso remet le couvert en 2017 dans le même sens-, la descente sur Anglefort vaut son pesant de cacahuètes, enfin de noix. Restons local, je n’ai pas vu une seule arachide dans le secteur tandis que les noyers sont pléthore).

Effectivement, mieux vaut avoir de bons freins sur une route étrangement étroite (c’est pas le souvenir que j’en avais), mais le tapis de feuilles ornant les bas-côtés jusqu’au milieu de la chaussée à la manière de la haie de spectateurs en liesse lors du passage d’une étape alpestre du Tour de France, y est sûrement pour quelque chose. En revanche, ça secoue pas mal, cette route.

Je retrouve ma voiture où m’attend un joli pique-nique (je n’ai qu’une doctrine : voyager léger, surtout quand on a prévu quatre cols au programme. Ce serait bête de souffrir d’indigestion par-dessus le marché). Et me voilà reparti sans trop m’éterniser dans une sieste réparatrice (la durée du jour ne permet pas de telles divagations estivales). Démarrant depuis le centre d’Anglefort et grimpant directement une rue à sens unique (un merci à la DDE : c’aurait été trop bête de se priver de ce plaisir si le sens interdit avait été placé dans l’autre sens). Et là, le souvenir de la grimpée de la Biche (houla, n’allez pas me prêter des tendances zoophiles, je parle simplement de l’ascension du col de la Biche, situé une paire de kilomètres plus au nord, même versant, même topographie : ça démarre très fort et ça continue sur le même modèle. Sauf que dans le cas de la Biche, vous n’aurez pas le loisir de souffler sur d’éventuels replats : il n’y en a tout simplement aucun!).

Cette montée que d’aucuns annoncent comme tuante, est un vrai plaisir pour celui (ou celle - ne soyons pas stupidement misogynes) qui aime quand ça grimpe sans à coups. La montée d’Anglefort est en quelque sorte l’antithèse de ma dernière ascension.

Là, je suis étonné. Ok, il faut bien faire démarrer le pied d’un col quelque part et je ne vais pas entamer un débat qui nous porterait bien loin dans la nuit, à moins que quelqu’un ait la bonté d’âme d’aller nous chercher un panier de croissants. Où commence un col et ce versant en particulier? Lochieu est déjà situé trop haut sur le parcours, mais Champagne offre les trois premiers kilomètres… en descente! Quoi qu’il en soit, voilà le type de montée qui n’a pas trop mes faveurs. Ce n’est jamais régulier et la mannette dirigeant la roue libre n’a pas fini de fonctionner. Imaginez un peu une alternance de murs assez costauds pour certains et de vrais portions de plat. Une chatte n’y retrouverait pas ses chatons. Mais la lumière rasante de la fin d’après-midi illumine les couleurs de la forêt, le vent ne s’est pas vraiment levé et je sens bien que je vais tordre le cou à ce défi sans même un coup de pompe…

C’est parler un peu vite. Car j’ai omis de signaler que l’état des routes n’est pas optimal dans le coin, spécialement sur cette variante : des cailloux, mais aussi des pierres à assommer un Doberman jonchent la route. Difficile de tous les éviter. Et ce qui devait arriver arriva. J’atteins le sommet pour profiter d’un magnifique coucher de soleil d’un côté et d’une vue sur le Mont Blanc à se prosterner de l’autre. Au moment d’entamer l’ultime descente dans la lumière du jour finissant (parfait, je serai à Anglefort avant 17h30), je me rends compte que la pression de mon pneu avant laisse à désirer. Il est bien à plat, oui! Pas de doute, j’ai dû percer quelque part. Changer de chambre à air en temps normal ne m’est déjà pas une partie de plaisir mais là, pressé par la fin du jour, autrement dit la nuit qui contrairement aux rames de TER n’aura pas une seconde de retard sur son horaire, et bien exposé sous un léger vent, léger certes mais soufflant à 1500m d’altitude aux alentours de 17h un 2 Novembre. Les doigts glacés n’aident pas vraiment à une réparation rapide. Du coup, je repars sans même un coup d’œil sur le toit de l’Europe et fonce… dans la nuit. Qu’on se rassure, une seule et unique voiture me doublera et je ne raterai aucun virage puisque mon allure ne dépassera jamais mon rythme dans les portions montantes les plus aisées du col.

 

Hervé THRO – 2 novembre 2016