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La croix du Colombier

 

Pour devenir un « Maître » au pays des Fêlés,

Du géant du Bugey aux pentes escarpées

Il faut en pédalant gravir dans la foulée

Trois faces différentes dans la même journée.

 

Par un matin paisible, sous un ciel radieux,

Ils sont quatre compères arrivés de Lagnieu,

Jean Claude, Dominique, Michel et puis Henri,

Unis par les liens de la camaraderie,

Venus pour relever le challenge redouté

De faire par trois fois le fameux Colombier.

 

Ils se garent à Culoz  à sept heures moins le quart,

Poinçonnent le carton, à sept heures ils démarrent.

Les vignes de Bel Air sont vite dépassées,

Déjà arrivent les esses au milieu des rochers.

Soudain une vision au détour d’un virage :

A leurs pieds se déroule un très beau paysage,

Le marais de Lavours, le Rhône et la Chautagne,

Et le lac du Bourget entouré de montagnes.

Les voilà au replat, mais ne pas s’emballer

Il faut sous la pédale de la force garder.

Dans les deux kilomètres à quatorze pour cent

Un gros développement est très intéressant !

Henri avait pris soin chez l’ami Di Lullo

De faire mettre un trente dents sur son nouveau vélo.

Puis on entend le bruit des barrières canadiennes,

Les herbages sont gras et les vaches sereines,

On passe devant l’auberge, le dernier raidillon,

Et sur la gauche enfin le panneau nous voyons.

Il est huit heures trente cinq, le carton, le poinçon.

Oh, il ne fait pas chaud, on ressent des frissons,

Une bise bien fraîche s’est levée sur la crête,

Ils mettent le coupe-vent et les chaudes manchettes,

La vue est magnifique, les pics alpins bleutés

Se détachent au-dessus d’une brumeuse clarté.

Mais on ne peut rester trop longtemps au sommet.

 

Ils plongent à vive allure vers le beau Valromey.

La descente est glaciale dans l’ombre des sapins,

Les mains sont contractées sur les poignées de frein.

Ouf ! Voilà le clocher de l’église de Lochieu,

Son horloge est à l’heure, l’endroit est délicieux.

L’accueillante fontaine, arrêt obligatoire,

Il ne faut surtout pas oublier de bien boire.

Puis on descend encore un vallon encaissé

Jusqu’à un petit pont enjambant un fossé.

On remonte à Charron, voici le carrefour

Où se trouve la pancarte indiquant le parcours.

 

Dix heures pile. Ils remplissent la fiche cartonnée,

Et l’on entend les cloches de Champagne sonner.

Pas de pause prolongée, après le poinçonnage,

La barre de céréales et un peu de breuvage,

Ils se laissent glisser jusqu’au fond du vallon.

Puis la route remonte et ce sera bien long.

Ils repassent à Lochieu. Juste après Les Bordèzes

On se sent assez vite beaucoup moins à son aise,

Car la pente doucement mais régulièrement

A atteint le degré de quatorze pour cent.

Pas de relâchement, ça monte sans répit

Jusqu’à l’embranchement de Virieu-le-Petit.

Et puis c’est le replat, une bénédiction

Pour un moment parfait de récupération.

Au loin revient le son des barrières canadiennes

Devant toi c’est un mur, la pente est inhumaine,

Et ce fort vent du nord qui s’est réinstallé

Te cingle le visage et te fait reculer.

Accrochés au guidon ils doivent s’arc-bouter,

Cette longue  ligne droite dure une éternité !

Tenir jusqu’au virage. Là, ce n’est pas trop tôt.

Qu’il souffle maintenant, il te pousse dans le dos !

C’est le virage à gauche, le panneau du sommet,

On peut les appeler des « Fêlés » désormais.

 

Il est 11 heures quarante, il est temps de manger

La batterie est vide, il faut la recharger !

Nous avions bien prévu de nous alimenter

En haut à l’arrivée de la deuxième montée.

Mais on grelotte encore, il fait vraiment trop froid

Sur la crête soufflée et au pied de la croix.

Pour trouver la chaleur et un bon réconfort

On décide de descendre manger à Anglefort.

Ils entament prudents l’infernale descente,

Les muscles sont tendus, les jambes flageolantes

Les mains tétanisées à force de freiner.

Attention à la chute, c’est si vite arrivé,

Surtout avec une route couverte de graviers.

Assurément le pire moment de la journée !

Et dire qu’il nous faudra tout cela remonter

Si on veut des « Fêlés » devenir brevetés.

Ah ! voici des maisons et en bas le repos

Avec en bord de route une table à dispo.

Ici il fait bien chaud. Avec avidité

Nous sortons de nos sacs de quoi nous sustenter :

Des pâtes accompagnées de morceaux de jambon,

Une tranche de gruyère, ce n’est pas folichon,

Mais aucun restaurant ne pourrait à cette heure

Dans le menu offrir quelque chose de meilleur.

 

*       *      *

Il est treize heures trente et il faut poinçonner.

Les jambes sont bien raides et toutes congestionnées,

La montée d’Anglefort est la plus redoutable,

Il va falloir gérer ce difficile obstacle.

Dans les premiers lacets la chaleur est torride,

Pas de repère précis, cet endroit est perfide,

Au bout de la ligne droite je crois voir un replat

Mais non, c’est un mirage ! Ah mon Dieu je suis las !

Cette pente a vraiment quelque chose d’hostile.

Et Jean Claude qui pédale toujours dans le même style !

Dominique ? On dirait tout à fait Anquetil,

Michel ? C’est Charlie Gaul, en côte il est facile.

Moi, je les vois de dos, je pioche vaillamment

Et poursuis mon effort avec acharnement.

Eh oui par Anglefort c’est vraiment difficile,

Des quatre routes d’accès c’est la plus méconnue,

Mais il faut bien savoir que c’est la plus pentue.

Surtout bien mouliner et monter à sa main

Ne pas chercher à suivre la roue du copain.

Voici l’embranchement de la route de Culoz,

Ah si je m’écoutais, je ferais une pause !

Et le quatorze pour cent qui se profile au loin,

Pas de panique à bord, pour l’instant tout va bien.

Une douce fraîcheur sous les arbres feuillus

M’offre un regain de force tout à fait bienvenu.

Mon Dieu ce fut vraiment une idée excellente

Que de faire installer un bon pignon de trente.

Sans ce précieux atout je serais foudroyé,

Et je crois bien qu’à terre j’aurais dû mettre pied.

Mais voici que le ciel se dégage et s’effile,

Une rupture de pente devant moi se profile,

C’est le virage à droite du lieu-dit « Fenestrez »,

Le plus dur est passé ! Mais restons concentré,

Savourons ce bonheur dont tout être est rempli

Avec la conscience du devoir accompli,

Et la satisfaction d’avoir su repousser

Des limites qu’il croyait établies et figées,

La fierté silencieuse d’avoir atteint une cible

Qui, jusques à ce jour, semblait inaccessible.

La pédale est joyeuse, j’ai envie de chanter,

Plus que deux kilomètres, une formalité !

Et voici le sommet, la troisième est bouclée.

Il est 15 heures trente et vive les « Fêlés ».

 

En contemplant au loin la croix du Colombier,

Après une bonne bière je me mis à penser :

Quel bonheur ici-bas de pouvoir pédaler !

C’est un plaisir tout simple sans cesse renouvelé.

Venez donc sur les pentes du géant du Bugey.

Mettez cette ascension dans vos prochains projets.

Vous deviendrez un membre de la confrérie,

Un très bel objectif pour cycliste aguerri.

 

 

Henri Dupraz

Lundi 23 juillet 2012